La révolte fiscale ne se limitera pas à la Bretagne

La Bretagne s’enflamme contre l’acharnement fiscal du gouvernement. Particularisme régional ? Rien n’est moins sûr, tant la résignation et le découragement général peuvent faire rapidement la place à la colère et à la désobéissance. Il suffit d’une étincelle, et cette étincelle vient peut-être d’être allumée en Bretagne. Le sentiment s’installe peu à peu, au fil des conversations au travail, ou le week-end chez les amis. « L’effort fiscal » demandé par le gouvernement passe de plus en plus mal. Pourtant, une majorité de Français comprend bien qu’il faut réduire cette dette qui nous handicape, et a accepté le principe d’un effort. Qu’est-ce qui bloque alors ? Ne sommes-nous pas un peuple responsable ?

D’abord, les classes moyennes sont touchées de plein fouet. Elles ont déjà vu leur pouvoir d’achat stagner depuis des années, grignoté par les hausses ininterrompues de coûts, immobilier,  énergie, prélèvements sociaux. Elles ont le sentiment qu’on leur prend tout, qu’il ne reste plus rien à la fin du mois. Certains, de plus en plus nombreux, entrent dans le déficit et dans la spirale de l’endettement.

A cela se sont ajoutées la refiscalisation des heures supplémentaires, la hausse des prélèvements des mutuelles et la refiscalisation de la part patronale, la fiscalité punitive sur les véhicules, la hausse de la TVA ou encore la baisse du quotient familial. Les plus touchés sont les travailleurs de la route, car ils sont en plus harcelés par un appareil répressif particulièrement zélé, et montrés du doigt par le lobbye écologiste. Lobbye qui s’en prend aussi aux agriculteurs, ces méchants pollueurs.

L’agriculture ? Au lieu de voir en ce secteur celui qui a tant apporté à la France tant en termes d’image que de balance commerciale, les pouvoirs publics s’acharnent sur lui. Taxation rédhibitoire sur l’utilisation des produits phytosanitaires, augmentation de la TVA sur l’engrais de 5,5% à 20% !, et maintenant l’écotaxe, impôt particulièrement contre-productif, puisqu’il va toucher les produits français, obligés de transiter de l’agriculteur à l’abattoir par exemple, tandis que les produits polonais ou tchèques n’y auront pas droit. En fait, c’est la compétitivité française à qui on porte une fois de plus un coup de massue.

La compétitivité, les entreprises en connaissent, non pas la réalité, mais les promesses vaines du gouvernement. Déjà plombés par des prélèvements sociaux sur les salaires parmi les plus élevés du monde – pour 1500 € de salaire net, environ 1200 € de charges-, les entrepreneurs, et en particulier les plus petits d’entre eux, sont pris à la gorge par des dispositifs fiscaux toujours plus ingénieux. Il serait fastidieux de tous les citer, mais il suffit de rappeler que l’impôt sur les bénéfices, dont doivent s’acquitter toutes les entreprises, est nettement plus élevé pour les petites entreprises, celles qui ne sont pas internationalisées, que pour les grandes sociétés qui utilisent les services d’avocats spécialisés et des montages fiscaux internationaux élaborés. Il y a peu, les entreprises l’ont échappé belle, en évitant un nouvel impôt sur l’E.B.E. (Excédent brut d’Exploitation), qui est ni plus ni moins ce qu’arrive à produire l’entreprise et qui lui sert à investir. Si le gouvernement entendait ainsi relancer l’investissement… Enfin, pour décourager les rares qui ont encore l’idée saugrenue d’entreprendre en France, on a décidé d’augmenter la fiscalité sur la revente des entreprises, à peine atténuée par la mobilisation des « pigeons ». Qui va prendre le risque d’investir si ses chances d’en retirer une plus-value sont réduites à néant ? Certes, il y a le crédit compétitivité-emploi, pâle compensation,  à l’allure d’usine à gaz, et qui a l’effet pervers d’inciter l’entreprise à ne pas payer de salaires élevés.

On le voit bien, la pression fiscale touche en priorité ce qu’on peut appeler « le monde du travail », et en particulier les salariés des classes moyennes intermédiaires, les professions libérales, et les petits et moyens entrepreneurs, les artisans et les agriculteurs. En sont relativement protégés ceux qui n’ont pas ou peu les moyens de payer d’impôt : bénéficiaires des minimum sociaux, rmistes, temps partiels, retraités pauvres, etc. ; et de l’autre côté ceux dont les moyens importants leur permettent « d’optimiser » leur assiette fiscale au travers des placements et sociétés à l’étranger.

Un facteur est venu aggraver la situation : le grenelle de l’environnement. D’abord salué à l’unanimité des élites dans une grande intention de bonne volonté, on comprit peu à peu ce que recouvrait ce grand projet, à savoir un train de taxes touchant tout ce qui produisait du CO2, c’est-à-dire l’économie dans son ensemble. L’écotaxe transport n’est que le énième avatar, tous les secteurs d’activité étant touchés, et en premier l’agriculture, taxée sur ses intrants comme sur le transport de ses productions. C’est donc le triomphe de l’écologie punitive, sensée venir à bout de nos bas-instincts de pollueur par l’arme fatale : l’impôt.

Dans ce contexte, les stratégies pour éviter la traque fiscale se réduisent comme peau de chagrin. Les niches fiscales étaient certes incongrues, mais elles étaient la respiration nécessaire d’un système fiscal oppressant. Or, elles sont éliminées une par une. L’espoir en une relance est nul, tant il suffit de regarder le taux de croissance moyen depuis l’avènement de la zone euro en 2002. Enfin, la population ne croit pas en une remise en cause importante des politiques publiques, qui a pourtant permis la relance dans beaucoup d’autres pays, et au Royaume-Uni récemment.

Il ne reste donc à ceux qui sont à bout que trois options. La première est l’exil, ou en langage politiquement correct l’expatriation, choisi déjà par des centaines de milliers de français, jeunes pour la plupart, mais aussi de plus en plus d’entrepreneurs. C’est ainsi que la France voit partir, après les avoir formés, ceux qui devraient aider à la bâtir. La deuxième option est le vote radical, en l’occurrence aujourd’hui celui du Front National, dont les positions iconoclastes séduisent de plus en plus de Français de tous horizons. La troisième option est celle de la désobéissance, passive ou active. C’est cette dernière option qu’ont choisie les opposants à l’écotaxe.

La révolte fiscale en Bretagne n’est pas anodine. Elle est même symptomatique d’une situation où une partie de la population, principalement les actifs, sont touchés de plein fouet d’une part par la crise, et d’autre part par une pression fiscale croissante sur leur salaire, leur outil de travail, ou leur patrimoine. Le sentiment d’une gestion désastreuse des comptes publics, d’un Etat-providence que nous n’avons plus les moyens de nous offrir, d’une écologie qui ne cherche qu’à punir, de l’inefficacité européenne, et de l’impunité des plus puissants, sont les ingrédients de cette révolte. Or, on voit mal ce qui pourrait l’empêcher de s’accentuer dans les prochaines semaines, ou ce qui ferait qu’elle se cantonnerait à la seule Bretagne. On verra peut-être bientôt un « Collectif pour l’emploi en Aquitaine », à l’image du « Collectif pour l’emploi en Bretagne », fer de lance de la contestation.

Emmanuel Pène

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